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     Fabrice demanda à son frère Marc de l'accompagner au vide sanitaire et ils soulevèrent à deux les lourdes plaques pour en dégager l'entrée. Ils ramenèrent tous les sacs au bord, puis Fabrice se faufila dans l'ouverture béante et ordonna à son frère de les lui passer. Alors, il se hâtait de les disposer soigneusement dans le fond, comme s'il sentait que le temps lui était compté.

    Une fois que ce fut fait, sous le regard incrédule de sa mère, il se précipita dans le garage, toujours suivi de Marc qui, n'ayant pas conscience de la gravité de la situation, prenait visiblement un grand plaisir à participer à ce déménagement.

- Les pack d'eau, de lait, les boîtes de conserves, tout ce qui se mange et qui se boit... Il faut tout descendre !

- Non mais ça va pas la tête, s'indigna sa mère. Tu crois pas que tu en fais un peu beaucoup ?

- Pas encore assez, crois-moi.J'ai pas fini, tu vas voir.

- Laisse s'en quand même un peu en haut. Pour l'instant, je n'ai pas envie de me terrer comme un rat.

- Moi non plus, mais on aura peut-être pas le choix et... si c'est le cas plus on en aura, mieux ça vaudra et ce qui sera en bas pourra toujours être remonté mais l'inverse, j'en doute.

  Sans s'attarder davantage, Fabrice emplit un caddie à courses en nylon noir d'un pot de chambre en plastique gris, qu'il remplit lui-même de rouleaux de sacs poubelles et de poches en plastique, il ajouta une rallonge élecrique, une boîte de bougies qu'il sortit d'un meuble où s'entassait tout un fatras hétéroclite, une boîte d'allumettes, un lot de briquets tout neufs encore dans leur emballage. et, pour terminer, quelques outils. 

   Au passage, Fabrice déposa une massette et un burin dans la salle de bain et fila avec le reste du caddie vers le vide sanitaire et y envoya tout son contenu, sauf la rallonge électrique qu'il brancha à la prise de salle la plus proche et déroula le cable jusqu'au vide sanitaire. Dès que ce fut fait, il se précipita dans la salle de bain et armé de la massette et du burin, s'appliqua à agrandir les trous où passaient les branchements et les canalisations du ballon d'eau chaude. 

   Alertée par tout ce tapage, madame Lambert ne tarda pas à faire irruption et devant le spectacle de démolition qu'avait entamé son fils, elle s'exclama à la fois stupéfaite et contrariée:

- Mais qu'est-ce que tu fais là ? Pourquoi tu casses tout ? Tu as perdu la tête ou quoi ?

- Il y aurait de quoi, crois-moi. Mais non, elle est toujours là, bien en place sur mes épaules. Je veux avoir à disposition plusieurs points de branchement. Imagine que quelque chose ou quelqu'un coupe celui que j'ai fait passer par la salle, qu'est-ce qu'on fera ? Je préfère assurer le coup.

- Oui mais, s'indigna t-elle, en désignant d'un doigt accusateur les carreaux de carrelages éclatés, quel saccage !

   Déconcerté, Fabrice soupira:

- Tout le monde est énervé, là... On respire un grand coup et on se calme. OK, j'ai pété un ou deux carrelages... Pas de quoi faire un drame !

- Voire trois, fit remarquer sa mère.

- D'accord, mais on va pas en mourir. Et de toute façon, en descendant dans le vide sanitaire, j'ai vu que les ouvriers ont laissé un carton à peine entamé. Alors, si la maison est toujours debout dans quelques jours, il y a de quoi tout remettre en état. Et puis, tant que l'atome peut nous rendre service plutôt que nous détruire...

- Peut-être... Mais j'espère quand même que ton œuvre de destruction s'achève ici, parce que là, ça frise l'hystérie, conclut-elle, avant de partir, consternée.

     Avant de reprendre sa besogne, Fabrice cria pour se faire entendre:

- J'ai laissé quelques sacs poubelles de cinquante litres ! Mettez du linge de corps, des draps et des couvertures dedans ! On peut en avoir besoin et il est très important qu'ils soient à l'abri de l'humidité ! Quand ce sera fait, tu n'auras qu'à demander à Marc de les descendre dans le vide sanitaire ! Prends également tout ce qui pourra nous permettre de calfeutrer le vide sanitaire au mieux et ne lésine pas, surtout !

     Fabrice tint à préciser:

- Je compte sur vous ! C'est important !

 Un son indistinct mais vaguement humain, traduisant bien l'agaçement et une certaine incompréhension lui parvint, mais il en saisit cependant la nuance de résignation " constructive ".

    Et lorsque sa mère revint dans la salle de bain peu après, alors qu'un demi carreau de carrelage exécutait un grâcieux looping sous les coups de massette rageurs que donnait Fabrice, ce dernier s'attendit à être enseveli sous un déluge de reproches. Comme il eut préféré ce cas de figure. Catastrophée, bien au contraire, elle l'encouragea à accélérer le mouvement. Blême, tremblante, elle annonça, tandis que dehors les sirènes se remirent à hurler:

- Ça y est, ils viennent de l'annoncer à la télé... Des missiles n'ont pu être interceptés... Ils vont s'abattre sur Paris, très probablement... On en est si proche... 

- Ouais, répondit Fabrice, l'air sombre. Je m'y attendais, mais ça fout les boules quand même. Les cons...

- Peut-être que d'autres grandes villes seront touchées... Qu'est-ce qu'on va faire ?

   Fabrice lui tendit le côté mâle d'une rallonge.

- Branche ça, j'enfile l'autre côté dans le trou. Ça doit passer maintenant.

   Dès que ce fut fait, il se redressa le cœur battant.

- Qu'est-ce qu'on aurait pu oublier ? Il ne faut rien oublier ! Vite ! Le temps nous est compté à présent. Il faut qu'on se dépêche de descendre ! Les médocs ! On a pas oublié les médocs ?

- Ils sont dans des caisses en plastiques !

- Il faut que Marc les descendent, tout de suite ! Il faut fermer la maison à double tour et descendre tous les volets sauf celui de la baie. Il faut qu'on laisse de quoi se faufiler dessous ! Prends le petit escabeau pour descendre dans le vide sanitaire. Les chiens, ils sont où ? 

- La tienne dort dans ta chambre, les miens sont dans la salle.

- Faut expédier tout ce petit monde en bas tout de suite. 

   Son cerveau tournant à toute vitesse était au bord de la surchauffe. Fabrice avait peur, très peur d'oublier quelque chose de primordiale, vitale.

- À propos des chiens, il faut descendre leurs sacs de croquettes aussi. Je m'en charge, de même que de tout fermer, vous, descendez !

Tag(s) : #Un autre roman: Les champignons de la colère

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