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      Le cœur battant, s'attendant à tout moment à être virifié sous l'effet d'un flash formidable et d'une vague de chaleur soudaine qui soufflerait tout, après s'être assuré que tout ce qu'il avait pu faire en matière de survie avait été fait, il appela sa chienne et partit au trot. Dans sa précipitation, il glissa sur un CD qui traînait par terre, dans la salle, et se retrouva sur les fesses. Surprise de voir son maître dans pareille position, la chienne revint sur ses pas et s'assit face à lui, inquiète, avec l'air de dire " Je n'y suis pour rien ! Il avait glissé sur l'album de " Sinsemilia " qui lui souhaitait " Tout le bonheur du monde "... Quelle ironie. 

     Fabrice se releva sans perdre une minute, rassura la chienne et rejoignit sa famille qui s'était déjà réfugiée dans le vide sanitaire non sans avoir pris au préalable le temps de brancher le tuyau d'arrosage à la fontaine et de le tirer jusqu'à leur refuge, ainsi, si le sort le permettait, ils auraient de l'eau à volonté.

     Avant de refermer la dernière plaque, péniblement, au desus de sa tête, il regarda le ciel étoilé en se demandant si ce n'était pas la dernière fois qu'il le contemplait. Il faisait maintenant nuit noire et dans ce lotissement encore privé d'éclairage public, l'impression d'oppression n'en était que plus pesante, prégnante.

    Arrivé en bas, il demanda à sa mère, toujours à l'écoute des dernières informations à la radio:

- Quelles sont les dernières nouvelles ?

     Alors qu'elle s'apprêtait à répondre, un léger grattement se fit entendre en surface, sur la dalle qu'il venait de refermer.

- Mince, il y a quelqu'un en haut, sûr. Écoutons voir si ça gratte encore. Chut. 

     Le petit bruit timide se faisait toujours entendre.

- Peut-être le chat des voisins, fit Fabrice.

- S'il vous plaît, implora alors une toute petite voix.

- Mince, c'est pas un chat. On dirait un gamin. Bougez pas, je vais voir.

    Fabrice replaça l'escabeau et glissa légèrement l'une des plaques. Il passa la tête et découvrit Cléïa, une petite voisine de huit ou neuf ans, complètement perdue, éplorée, vétue d'un blouson léger de cuir noir, d'un pull noir orné d'un dessin géométrique aux couleurs vives, d'une petite jupe plissée écossaise aux diverses teintes grises et blanche avec une bordure noire en dentelle et les pieds chaussées d'une paire de chaussures montantes noires  à lacets, d'où dépassaient de fines chaussettes blanches: une vraie gravure de mode.

- Ben ça alors, qu'est-ce que tu fais là toi, comme ça, toute seule ? s'écria-t-il. Et comment t'as fait pour passer ?

- Je me suis faufilée sous le grillage, au fond, là où la terre s'est écroulée... J'ai rien abîmé, assura-t-elle, apeurée.

    Puis sur le ton de l'excuse, comme si elle était fautive de quelque chose, d'une toute petite voix, elle répondit:

- Je... J'étais chez une copine. Et puis soudain, ses parents m'ont dit qu'il se passait quelque chose de très grave et que je devais rentrer tout de suite à la maison... Qu'ils étaient désolés mais qu'ils ne pouvaient pas me raccompagner. 

    La petite renifla et continua:

- J'ai fait aussi vite que possible mais... lorsque je suis arrivée, maman et papa n'étaient plus là. Ils sont sûrement partis à ma rencontre parce que même la voiture n'est plus devant le garage. Elle peut pas être dedans parce qu'il est plein de matériaux que papa a acheté la semaine dernière.

- Et alors, fit-il sur un ton de reproches, tu ne pouvais leur passer un coup de fil, à tes parents, avant de partir ? Et c'est qui ces gugusses pour te laisser seule, livrée à toi-même, dans un moment pareil ?

    Mal à l'aise, intimidée par le ton un peu rugueux de Fabrice qui se serait bien passé de cette charge supplémentaire, la gamine resta d'abord muette, interdite, avant d'expliquer d'une voix de plus en plus inaudible, tordant fébrilement ses mains toutes menues:

- Ils viennent de changer leur internet, ils n'ont pas le téléphone... C'est pour pas que papa et maman s'inquiètent, qu'ils voulaient que je rentre... je suppose...

- D'accord, pour le téléphone sur internet... Mais tu ne vas pas me dire qu'ils n'ont pas de mobile... Et toi ? Tu vas pas me dire que tu n'en as pas ? Maintenant, les gosses naissent avec... et dans trente ans les parents se plaindront que leurs gamins se sont choppés une tum... Hum... Ouais... Enfin, maintenant tout ça n'a plus beaucoup d'importance.

    Penaude, Cléïa avoua:

- Je n'ai pas de portable... et les parents de ma copine non plus, parce que c'étaient, même celui de Chloé, des abonnements qu'ils avaient avec leur internet. Ils attendaient de recevoir les nouveaux.

- Vraiment pas de bol, quoi.

- Je peux venir avec vous ? supplia t-elle d'une petite voix chevrotante, ses jolis yeux  bleus suppliants laissant maintenant couler un ruisseau de larmes. J'ai si peur... Il n'y a presque plus personne dans les rues et les gens qui sont encore là sont tout bizarre. S'il vous plaît, je veux pas rester toute seule... Je mangerai pas et mes parents finiront bien par revenir me chercher...

- Si tu manges pas,  tu mourras. Pas la peine de venir alors. Quant à tes parents, ils reviendront peut-être... mais ça peut-être long, très long.

- Je mangerai un tout petit peu, alors... Juste un petit peu. Mais pourquoi, ça va être long, dites ?

    Madame Lambert qui écoutait la conversation cria:

- Voyons, fais-la descendre. Qu'est-ce que tu attends ? Qu'une bombe vous tombe sur la tête ? On va pas la laisser dehors, quand même !

    Fabrice soupira et maugréa:

- Qu'est-ce que tu crois que j'allais faire ?

    Il poussa davantage la plaque pour libérer le passage et aida la petite à se faufiler dans le vide sanitaire.

    Pas de bol, songea-t-il. Il venait d'enfeindre l'une de règles élémentaires de survie: partager avec le moins de monde possible le peu dont on dispose. Là, pour sûr, ils ne partaient pas sur de bonnes bases.

    Fabrice bougonna:

   - Pourquoi ça n'arrive qu'à nous ces trucs là ? Ah ! oui... j'allais oublier, dès qu'une tuile tombe, c'est sur la tête de la famille Lambert.

    Les informations étaient mauvaises, très mauvaises. Le speaker venait d'annoncer d'un ton lugubre que Paris n'existait plus et la transmission était de plus en plus mauvaise.

    Cléïa se mit à sangloter. Elle venait de comprendre la gravité de la situation. 

 

    C'était le début de la fin du monde.

 

 

 

Tag(s) : #Un autre roman: Les champignons de la colère

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